Pierre-Yves GomezProfesseur

zo2h-l2sPourquoi je travaille? (en guise de biographie)

J’ai mis des mots sur ma vocation d’enseignant grâce à un étudiant.

C’était il y a près de vingt ans. Il voulait commencer une thèse de doctorat. Il avait besoin d’un directeur de recherche pour l’orienter. Faire une thèse c’est entamer une carrière d’artisan. Etudier laborieusement, comme un bon apprenti qui veut devenir un bon compagnon et qui doit réaliser une œuvre originale (la thèse de doctorat) pour démontrer ses capacités à ses pairs. Il faut surmonter les frustrations avec patience avant d’arriver à ce produit jamais fini et jamais vraiment sincère mais qui est une étape dans le métier d’un scientifique authentique. Un métier qu’une vie entière ne permet pas d’acquérir complétement (il faut le dire aux gens pressés).

Je lui posais donc la question rituelle : « Pourquoi voulez-vous donc faire une thèse ?». Il me répondit : « Je suis fils de harki. Toute ma vie, j’ai eu l’impression d’avoir été entouré de mensonges sur mon pays, sur ma famille, sur ce que je suis. C’est pour ça que j’aimerais me consacrer à comprendre les choses.»

« J’aimerais me consacrer à comprendre les choses. »

Je me suis reconnu. Je suis fils de « pieds-noirs ». Après l’indépendance de l’Algérie, ma famille a quitté Oran, où j’étais né en 1960 (et où je ne suis plus retourné jusqu’en 2013, merveilleusement accueilli par mes collègues de l’université pour un séminaire doctoral).En 1963 donc, j’ai retrouvé le pays de mes pères, la France, pour y habiter sa culture et sa langue, qui sont ma patrie (mes ancêtres espagnols et italiens s’étaient fondus depuis des générations dans cette culture, cette langue, dans cette patrie.)

Tout enfant, j’ai vécu cette tension entre la vie humble de ma famille et ce qu’en disait le discours des savants et des experts. Le discours des idéologues. D’un côté mes parents, gens modestes, sans histoire, sans violence, banalement vivants, et éprouvés, et humiliés aussi ; de l’autre, la dénonciation de la domination, le doigt pointé sur les colons honnis, sur leur enrichissement et sur la brutalité des petits-blancs. Le silence des uns (qui se retrouvaient entre eux, le dimanche pour parler d’avant le déluge, mais comme sonnés sur le ring de l’Histoire) et le discours péremptoire de ceux-qui savaient-tout, de ceux qui-avaient-le-droit-de-dire-ce qu’il-fallait-savoir. Et même ce qu’il fallait que je sache sur mes parents et mes grands-parents et sur mes amis. Deux mondes (pour comprendre cela, il faut lire Camus ; pour comprendre cela, il faut imaginer un petit garçon auquel on assène l’histoire officielle et qui doit la restituer dans ses copies.)

Et j’ai vécu le gouffre entre ces mondes comme une injustice mais davantage encore : comme une offense à l’intelligence. Les savants ne savent rien quand ils n’ont aucune expérience de ceux dont ils parlent. Et c’est pour cela que leur savoir devient la source première de l’injustice qu’ils dénoncent.

Ce qui aurait pu être l’origine d’une révolte impuissante et, qui sait, haineuse, fut ma chance. C’est ce que me révéla, des années plus tard, la réponse de cet étudiant : « J’aimerais me consacrer à comprendre les choses. » Très jeune, j’ai su que je travaillerai à rendre compte de ce que vivent vraiment des gens comme mes parents. Il y a une vérité qui attend d’être dite, pour eux. Leur vraie vie.

«Très jeune, j’ai su que je travaillerai à rendre compte de ce que vivent vraiment des gens comme mes parents. Il y a une vérité qui attend d’être dite, pour eux. Leur vraie vie.»

(Adolescent, je rêvais d’abord d’être romancier, bien sûr, mais un mien cousin, grand littéraire lui-même, m’a vite fait comprendre que j’avais l’esprit trop analytique pour l’abandon que suppose la littérature. Les résultats de mes tentatives littéraires le confirmèrent…)

Je suis donc devenu scientifique en sciences humaines. A la mort de mon père, je me suis inscrit à la faculté d’économie de Lyon II, en 1978. Ce fut complétement par hasard. Mais je me suis passionné pour la matière, l’histoire de la pensée économique, le marxisme, alors triomphant, dont je devins féru. Mais surtout je me suis laissé intriguer par l’entreprise, cette incroyable organisation qui régente la vie des gens, qui oriente leur énergie et leurs représentations, qui fabrique leurs objets et leurs prêts à porter, qui contraint leur déplacement et qui anticipent leur avenir -à leur place. La matrice économique fondamentale.

Après l’obtention d’un troisième cycle spécialisé en Finance et banque, en 1982, ma vocation était tracée : je serai enseignant-chercheur et je travaillerai à comprendre l’entreprise. Il me fallait soutenir une thèse de doctorat, pour devenir compagnon et, un jour, pourquoi pas, maître. Mais d’abord me frotter au réel, travailler en entreprise pour savoir de quoi et de qui je parlais si j’avais la prétention de devenir un jour un peu savant sur ces questions. Question de vérité.

Par un jeu de circonstances assez rocambolesques, je suis devenu agent de développement économique dans la mission Schwartz alors rattachée au Premier ministre (à l’époque, Pierre Mauroy puis Laurent Fabius). De 1984 à 1987, j’étais payé pour participer à la création d’emplois pour des publics en difficulté (jeunes déscolarisés, immigrés, etc.) : en poste aux Minguettes, quartier sensible comme on dit de l’Est lyonnais (il y aurait donc des quartiers insensibles ?). J’avais 25 ans. Je découvrais tout, des dorures ministérielles au quotidien des jeunes sans espérance, mais plein d’astuces. Je vivais la vie des uns et des autres. J’étais apprenti. J’observais.

En 1987, j’ai créé une entreprise de conseil en création d’entreprise, toujours pour les publics n’ayant pas accès aux bons savoirs et aux bons réseaux. Je m’étais associé avec une amie, Brigitte R., et ce fut une histoire d’aventuriers bricoleurs et sans complexes qui nous a permis de monter une trentaine de projets en 3 ans, de l’improbable agence de voyage spécialisée dans les trecks au Sahara (pas encore à la mode, pas encore dangereux), à la petite société de plasturgie reprise par ses ouvriers. Les Anglais parlent de business venturing. C’était vraiment ça, l’aventure entrepreneuriale, des réussites, des drames, ce que l’argent peut faire.

J’avais toujours ma vocation dans le creux de l’oreille. Un jour par hasard encore (mais ma vie est faite de trop de hasards pour que je puisse croire sérieusement au hasard), j’ai eu vent d’un poste de professeur à ce qui s’appelait alors l’ESC Lyon et dont je ne connaissais rien (en ce temps-là, l’Université regardait les écoles de commerce avec la condescendance de la haute intelligence académique.) J’y devins vacataire, puis enseignant, puis directeur du département économie. J’y suis resté enseignant chercheur depuis 1989. Avec de grandes satisfactions.

Enseignant chercheur cela veut dire que j’enseigne. Peu, certes, 130 heures par an. Mais avec passion. J’aime transmettre, j’aime faire réfléchir, j’aime apprendre des autres, j’aime prendre le risque de me frotter à la résistance d’autres interprétations et d’autres vies. J’aime beaucoup la controverse mais j’aime surtout les expériences des autres. Trouver un chemin pour partager un peu de ce qui est et que les concepts et les modèles peuvent éclaircir mais jamais saisir complétement. Pour les mêmes raisons et avec le même goût, j’interviens aussi beaucoup en conférences, dans les entreprises ou dans la société.

Mais aussi, je suis chercheur, et c’est ce qui prend le plus clair de mon temps. J’anime l’équipe de recherche en gouvernance d’entreprise de l’IFGE que j’ai fondé en 2003 et je retrouve mes plus proches; je travaille sur les questions de croyances en économie, sur la théorie des conventions (objet de ma thèse soutenue en 1994), sur le modèle de René Girard , notamment avec mes amis de l’Association recherches mimétiques ; j’analyse la place et la responsabilité de l’entreprise dans la société, que j’ai essayé de cerner un peu dans le livre, L’entreprise dans la démocratie, publié en 2009. Je décortique les hypothèses anthropologiques sous-jacentes aux principes du management, en particulier avec mes chers collègues du collectif de recherche GRACE. Depuis le début des années 2010, j’étudie ce que signifie le travail vivant, comme ancrage de la « vraie vie » des « vrais gens » dans les entreprises, et plus largement dans la cité. Sujet qui unifie, finalement, ce que j’essaie de déchiffrer depuis toutes ces années : c’est dans l’expérience matérielle du travail, propre à chaque personne et en même temps commune à toutes, que se fonde une société, un destin commun dont l’entreprise est porteuse, souvent inconsciente, mais toujours efficiente.

Depuis que j’ai passé en 1996 mon habilitation à diriger des thèses, être chercheur, c’est aussi aider de jeunes apprentis chercheurs à devenir des compagnons. C’est écrire des livres, des articles, c’est participer au débat public dans mes chroniques mensuelles du Monde, dans la presse, à la radio, et dans ce blog. Etre chercheur, c’est pouvoir être fier lorsqu’un interlocuteur me dit « je comprends mieux maintenant » et pouvoir lui répondre sincèrement : « moi aussi ». Parce qu’on ne comprend vraiment que ce que l’on est capable de transmettre.

«Etre chercheur, c’est pouvoir être fier lorsqu’un interlocuteur me dit « je comprends mieux maintenant » et pouvoir lui répondre sincèrement : « moi aussi ». Parce qu’on ne comprend vraiment que ce que l’on est capable de transmettre.»

J’ai une conviction forte : je crois à la vérité. Je le dis sans ambages et sans précaution oratoire. Je le dis aux jeunes chercheurs comme aux vieux cyniques. Si vous ne croyez pas qu’il y a quelque chose de vrai au-delà de nous, de nos idées évanescentes et de nos propos toujours infidèles, si vous ne croyez pas qu’il y a quelque chose qu’il faut débusquer et qui dépasse notre regard myope, et qui nous rend humble parce que ça nous reste insaisissable et incertain et pourtant sûr, si sûr que cela nous invite à poursuivre la recherche ; si vous ne croyez pas que les mots ont pour vocation de retrouver ce que sont les choses, et les concepts pour nécessité d’éclairer ce que vivent les gens, alors, passez votre chemin ; vous resterez un bavard, vous ne serez pas un compagnon. Et votre bavardage produira l’injustice, et il rendra malheureux ce jeune fils de harki, comme cet employé ou ce dirigeant d’entreprise que vous n’aiderez jamais à comprendre qui il est, ni qui il peut être.

Un jour, un journaliste m’a demandé si j’avais une devise, une phrase inspirante. Je lui ai dit sans hésiter « La vérité vous rendra libre ». Il a cru que c’était du Confucius, je lui appris que c’était du saint Jean (Evangile, 8 : 32). Je pourrais aussi citer Claudel, que j’aime tant et dont ce vers est mon viatique parce qu’il dit et le mystère et le sens : « Je suis libre et ma prison autour de moi est la lumière!».

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Principales publications

  • Qualité et théorie et des conventions, Economica, 1994
  • Le gouvernement de l’entreprise, InterEditions, 1996
  • La République des actionnaires: le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie, Syros, 2001
  • The Leap to Globalization, Jossey Bass, 2002, avec Harry Korine
  • Entrepreneurs and Democracy : A Political Theory of Corporate Governance, Cambridge University Press, 2008, avec Harry Korine
  • L’entreprise dans la démocratie, De Boeck, 2009, avec Harry Korine
  • Le travail invisible. Enquête sur une disparition, François Bourin Editeur, 2013
  • Strong Managers, Strong Owners: Corporate Governance and Strategy, Cambridge University Press, 2013, avec Harry Korine