Interviewé par Thibault Isabel, Pierre-Yves Gomez revient dans cette première partie d’entretien sur les causes et contradictions du capitalisme spéculatif. Le voici en intégralité :

 

Thibault Isabel : Vous pointez du doigt dans votre ouvrage la financiarisation de l’économie mondiale, qui s’est accentuée dans les années 1970 avec le développement des retraites par capitalisation. Dès lors, tous les ménages devenaient sans s’en rendre compte de petits spéculateurs. La spéculation boursière n’était plus seulement l’affaire des financiers de métier, mais, indirectement, de l’ensemble de la population. La question des retraites par capitalisation a-t-elle été selon vous le moteur principal de la financiarisation économique ? Et comment les Etats auraient-ils dû ou pu imaginer une alternative à cette situation, qui pousse en quelque sorte les citoyens à devenir leurs propres oppresseurs économiques ?

Pierre-Yves Gomez : Je dois répondre à votre question en deux temps. D’abord, il faut revenir à cette magnifique promesse faite aux populations des pays développés, après la Deuxième guerre mondiale, d’un revenu décent pour tous les retraités. Après les horreurs auxquelles la modernité industrielle avait conduit, après les guerres et les exterminations de masse, l’ambition était de mettre enfin l’appareil économique au service du progrès social selon l’esprit de la Déclaration de Philadelphie.

Ce progrès impliquait, entre autres choses, que le travail professionnel soit limité à un moment de la vie, dite active, que les salariés puissent bénéficier de revenus quand ils ne travaillaient pas et notamment, au moment où ils cessaient leur activité. Ce fut une promesse de rente généralisée, qui donnait du sens au progrès économique et qui témoignait d’une nouvelle étape de la civilisation occidentale. Que le financement des pensions s’opère par capitalisation comme aux Etats-Unis, ou par répartition comme en France, cela ne change rien à l’équation globale : la production économique devait dégager assez de richesses pour payer outre les revenus des salariés, les rentes des retraités. Avec l’allongement de la durée de la vie, ces bénéficiaires devenaient toujours plus nombreux.

Or depuis des décennies, il existait dans certains pays, et notamment aux Etats-Unis, un système de pension par capitalisation : les cotisations en vue de la retraite étaient placées par les salariés dans des fonds gérés par leurs propres entreprises. Ce système était fragile, puisqu’en cas de faillite, les futurs retraités perdaient à la fois leur emploi et leur capital retraite. C’est pour éviter ce risque qu’en 1974, la loi ERISA obligea les fonds gérant les pensions à placer les capitaux sur les marchés financiers. Cela leur permettait de diversifier le risque des cotisants. On vit alors affluer des milliards de dollars sur un marché boursier somme toute assez étroit, composé de quelques milliers d’entreprises. Ce fut donc l’explosion de ces marchés, justement qualifiée alors de Big bang.

Dans un deuxième temps, à partir des années 1980, la promesse de rente généralisée a conduit à alimenter une industrie de la finance, chargée de placer l’épargne des ménages sur les marchés. Ce phénomène toucha tous les pays, même ceux qui ne souscrivaient pas au modèle de la retraite par capitalisation parce qu’il apportait un avantage concurrentiel considérable aux entreprises : elles pouvaient lever des capitaux sur les marchés sans avoir à les rembourser comme c’est le cas pour les dettes bancaires. Les entreprises cotées pouvaient donc obtenir des moyens d’investissement énormes et aucun pays n’osa priver ses entreprises nationales d’une telle manne. C’est pourquoi même la France connut son Big bang en 1985 avec la libéralisation du marché boursier de Paris et l’apparition d’instruments de placement comme les Sicav ou les Plan d’épargne Retraite en Actions.

On ne peut donc pas imputer au système de retraite par capitalisation la responsabilité de la financiarisation des économies. C’est, à l’origine, la déconnexion entre le travail et l’obtention de rentes élargie à une part croissante de la population qui explique l’apparition d’une masse de capitaux énorme, masse d’épargne qui s’est portée sur les marchés boursiers et sur le capital des grandes entreprises à partir des années 1980.

Or, comme vous le dites, la financiarisation de l’économie qui en a résulté pousse les citoyens à exiger des rendements pour leur épargne qui sont réalisés par le profit des entreprises. En tant que futurs retraités, ils sont donc leurs propres oppresseurs en tant que salariés. Il est difficile de refaire l’histoire et d’imaginer que les Etats auraient pu trouver une autre solution pour satisfaire à la promesse de rente généralisée. On ne peut que constater ce qu’elle a produit depuis près d’un demi-siècle désormais : à la fois une croissance économique élevée, une transformation radicale des sociétés et des turbulences incessantes.

Thibault Isabel : La mondialisation, initialement favorisée par le désir d’ouvrir davantage les marchés nationaux à l’exportation, a accentué le poids de la finance sur l’économie réelle, puisque les entreprises bénéficiant d’investissements financiers plus importants se voient dotées d’un avantage sur leurs concurrentes, à l’échelle mondiale. A partir de là, les Etats n’ont eu de cesse de favoriser la finance pour ne pas mettre leurs entreprises nationales en péril. Qui porte selon vous la responsabilité de cette évolution ? Les acteurs économiques ? Les Etats ? Les citoyens ? Tout le monde ? A moins qu’il ne s’agisse juste du cours naturel de l’histoire ?

Pierre-Yves Gomez : Je ne crois pas qu’il y ait un cours naturel de l’histoire. Disons qu’il y a une histoire, qu’on découvre après coup, avec ses bifurcations, mais aussi ses récits et ses modes de rationalisation. Ce qui s’est passé du fait de la financiarisation n’a été anticipé par personne. Ni par les néolibéraux qui n’auraient pas imaginé que la libéralisation des marchés conduise à une telle concentration oligopolistique au niveau mondial, l’inverse donc de la libre concurrence qui leur est chère. Ni par un esprit aussi aigu que Peter Drucker, qui craignait en 1975 que les fonds de pensions, parce qu’ils gèrent l’épargne de retraités qui n’aiment pas les risques, nous mène à une économie stationnaire et peu aventureuse. On a vu depuis combien il s’est trompé… Ni par un Michel Foucault, malgré ses cours sur le néolibéralisme au Collège de France à la fin des années 1970…

Il n’y a donc pas eu de planificateur génial, ni de complot sordide. Par petites touches, ce sont opéré ce que j’appelle des synchronisations locales entre les acteurs pour rendre cohérent leur fonctionnement, ce qui a fini par constituer le capitalisme spéculatif que nous connaissons aujourd’hui. Tout le monde est impliqué dans cette histoire et, d’une certaine façon, tout le monde est responsable, par omission plutôt que par action, c’est-à-dire davantage par incapacité à anticiper les conséquences des synchronisations locales et des micro-consentements qui finissent par verrouiller tout un système.

La guerre a constitué le contexte décisif pour qu’un tel système émerge. Je parle de la guerre économique, de la concurrence intensive entre entreprises et entre économies nationales qui a interdit de penser politiquement l’économie, c’est-à-dire de la penser à partir du bien commun et d’un projet durable. La compétition a été inscrite comme la loi d’airain des marchés, ce qu’elle n’est pas nécessairement. Comme toujours, cette guerre a fait des victimes et, au final, nous nous retrouvons avec une poignée de grandes entreprises mondiales qui sont comme des principautés autonomes dans un monde devenu confus.

Thibault Isabel : L’effervescence actuelle de l’économie, après le choc de la crise de 2007, doit beaucoup aux promesses offertes par le Big Data et la digitalisation, qui font miroiter de nouvelles sources de rentabilité, à travers notamment le traitement de données, l’anticipation algorithmique des désirs et la fluidification des relations. Mais ces promesses ne sont-elles pas surtout un point de cristallisation de l’activité spéculative, et donc en somme une croyance utile à la frénésie des marchés ? Pensez-vous que l’économie réelle sera à la hauteur des attentes, d’autant que la rentabilité des géants du numérique semble nettement inférieure à la valeur de leurs cotations boursières ?

Pierre-Yves Gomez : Je crois que le Big data est une promesse qui ne sera pas tenue, parce qu’elle se fonde sur un fantasme : celui de la connaissance absolue, en temps réel, des comportements de chacun. L’idée selon laquelle, grâce au recueil de millions d’informations sur les particuliers, on pourra orienter leurs activités et leurs achats se heurte au bon sens.

D’abord, c’est un détour de production extrêmement coûteux pour un résultat économique illusoire, car, plus on extrait de l’information, plus on en diffuse aussi, de sorte qu’on rend les actes de consommation incertains. Regardez ce qui se passe avec les élections politiques précédées, depuis quelques années, par une multiplication des sondages. Ceux-ci ne conduisent pas les citoyens à voter comme les sondages le « prescrivent », mais au contraire à changer sans cesse d’opinion… au grand dam des sondeurs.

En second lieu, la promesse du Big data suppose que la consommation s’accroisse grâce à la finesse des prescriptions qui seront déduites de cette accumulation de données sur chaque consommateur. Or nous sommes dans une période historique où la poursuite de la consommation de masse est un problème majeur. Il faudra donc que le Big data serve plutôt à cibler, pour diminuer la consommation inutile. En d’autres termes, les économies investissent massivement pour obtenir des données toujours plus précises sur des consommateurs qui changent de plus en plus facilement d’avis et qui sont invités à consommer moins.

Pour l’instant, la rentabilité des géants du numérique repose sur la croyance partagée et auto-réalisatrice qu’il ne peut pas en être autrement, que seule la digitalisation permettra d’assurer un avenir aux entreprises grâce aux promesses du Big data, etc. Je crains qu’on ne déchante et qu’on assiste moins à une destruction créatrice qu’à une gigantesque création destructrice, l’inverse du fameux concept prêté à Schumpeter, au terme de laquelle la nouvelle économie digitalisée aura détruit plus de valeur qu’elle n’en aura créé. C’est une réalité que l’on sent bien quand on travaille avec ou dans les entreprises.

Thibault Isabel : Vous rappelez au fond que toute l’économie contemporaine repose sur ses promesses et la confiance qu’elles suscitent. Les entreprises qui écrasent la concurrence sont celles en qui les fonds d’investissement ont confiance et qui disposent ainsi de ressources supérieures d’endettement. Autrement dit, toute notre économie n’est rien de plus qu’une course en avant effrénée vers l’endettement, course potentiellement rentable à court terme, mais dont on voit bien aussi qu’elle conduit à une surenchère destinée à s’achever en effondrement. Les bulles spéculatives ne sont pas seulement des accidents de l’économie ; elles en sont la destination fatale, dans le nouveau capitalisme. Sommes-nous donc tout simplement à l’aube de l’éclatement d’une nouvelle bulle spéculative ?

Pierre-Yves Gomez : Le capitalisme contemporain, qui se déploie en fait depuis un demi-siècle déjà, est un capitalisme spéculatif. Il ne peut se reproduire qu’en promettant soit toujours plus de profits, soit en faisant des paris sur un avenir disruptif, extraordinaire, qui viendra valoriser le capital des entreprises ou des ménages. Nous vivons dans ce régime de croyance : l’avenir va être prodigieux, prodigieux dans la catastrophe pour les pessimistes, dans l’explosion technologique et économique pour les optimistes. Nous n’imaginons pas un avenir monotone ou banal. En ce sens, nous spéculons tous, et en premier lieu l’élite de la technocratie spéculative.

Pour trouver des débouchés aux milliards d’épargne, pour tenir les promesses de rente faites aux épargnants, il faut croire que des innovations inouïes vont sur-valoriser le capital investi. Et que, même s’il n’y a pas de profit, ou pas assez, les transformations à venir sont telles que les dettes d’aujourd’hui et, de manière générale, les engagements présents seront comme effacés par le futur. De là vient le mépris pour le passé, pour ce qui se revendique de la durée, de la tradition ou de la fidélité. Nous sommes projetés vers l’avenir parce que c’est notre seule issue de secours. Les dettes s’accumulent et le seul moyen pour qu’elles ne nous écrasent pas, c’est de courir toujours plus vite vers les promesses et les paris sur l’avenir. Il faut donc y croire et, si nous y croyons, nous nous donnons la possibilité de réaliser cet avenir prodigieux. D’où l’injonction à l’optimisme envers la startup nation, l’homme augmenté ou la technologie triomphante, optimisme flanqué de son jumeau ombrageux, le catastrophisme apocalyptique, qu’il soit écologique ou politique. Le Yin et le Yang de la spéculation.

Mais revenons aux bulles spéculatives. Dans un régime de croissance économique tel que le capitalisme spéculatif, les bulles sont inévitables. Régulièrement, les acteurs s’emballent pour telles ou telles promesses, et ils sont contents de s’emballer : cela leur procure une espérance de gain. D’où l’aveuglement rationnel généralisé. Les bulles grossissent jusqu’à ce qu’elles soient rattrapées par la réalité et qu’elles éclatent, faute de croyances soutenues quant à l’avenir de l’industrie ou de la technologie sur laquelle on avait fondé tant d’espoirs.

On a connu depuis quatre décennies une douzaine de crises de ce genre, une tous les deux ou trois ans, crises limitées donc. Mais la machine spéculative est toujours repartie. Il y a, en effet, ne l’oublions pas, d’immenses quantités de capitaux, de liquidités comme on dit sur les marchés. Or il faut bien qu’elles s’investissent quelque part. Sitôt une bulle explosée, les flux financiers se reconstituent vite et se portent sur un nouvel objet de spéculation. L’éclatement des bulles purge en quelques sortes les économies de leur démesure. Le capitalisme spéculatif avance ainsi dans la turbulence permanente.

Autre chose serait une crise de confiance généralisée, une panique comme celle que l’on a dû affronter en 2008. Là, ce n’est pas un secteur surévalué qui a été mis en cause, c’est toute la structure de l’économie spéculative qui a été frappée par la défiance. Pour éviter l’effondrement, il a fallu que les Etats interviennent massivement. Reste à savoir s’ils pourront encore le faire le jour où une nouvelle panique de ce genre surviendra.