Il se tient chaque année une « marche des fiertés » (gay pride) où éclate, dans une ambiance résolument festive, l’affirmation des orientations sexuelles librement choisies. Pourquoi, en comparaison, les cortèges annuels du 1er mai apparaissent-ils sinistres, platement revendicatifs et comme traînant des pieds ?  A l’origine, la fête du travail a été voulue comme celle de la dignité du travailleur face aux exigences du capital, et aux victoires remportées en ce sens. De quoi faire la fête, donc.

On explique le désengagement actuel des salariés par l’intensification des tâches, la défiance envers les hiérarchies ou la montée de l’individualisme. Ces raisons ont leur importance mais elles ne doivent pas masquer que beaucoup de travailleurs ne sont tout simplement plus fiers de ce qu’ils fabriquent. C’est pourquoi la culture du travail perd de son éclat et de sa joie.

Orgueil et préjugé

Un vieux moralisme nous commande de nous méfier de la fierté comme s’il s’agissait d’un péché capital. Or la fierté n’est pas l’orgueil. Elle est le sentiment juste d’avoir pris sa part à quelque chose qui méritait d’exister. Elle est donc la reconnaissance de la dignité de celui qui a agi.

Le travail bien fait a cette saveur : ce que j’ai fait, je peux m’en réjouir ; ce que j’ai produit, d’autres peuvent l’apprécier ; ce que j’ai accompli, je ne l’ai pas réalisé seul. La fierté naît d’abord de la maîtrise du geste et du savoir-faire. Elle s’affirme quand on produit quelque chose d’utile, de beau, de nécessaire, de juste. Elle se confirme dans le sentiment de participer à une œuvre collective et de tenir son rôle parmi les autres. La fierté relie ainsi chacun à une communauté.

Usage de la honte

À l’inverse, enfermer dans la honte à l’égard de ce qu’on a fait, c’est isoler le travailleur pour le maintenir sous emprise. On peut imposer davantage de travail à qui se sent toujours insuffisant. On peut aussi l’empêcher de se lier aux autres, dès lors qu’il admet sa propre médiocrité. La honte est l’arme du dominant pour produire l’effacement social du dominé.

L’humiliation prend une forme systémique avec la machine. On assure au travailleur qu’elle est plus rapide, plus fiable, désormais plus intelligente, bientôt plus créative que lui. L’humain serait lent, fragile, coûteux, source d’erreurs, presque toujours de trop. Il devrait donc se résigner à être au service d’outils en tout supérieurs à lui. Attiser la « honte prométhéenne » que Günther Anders décrivait déjà en 1956 dans Obsolescence de l’homme, est une stratégie d’infériorisation pour faire admettre que la soumission de l’humain est inévitable. Pour préserver sa santé psychique, celui-ci ne peut que consentir à se mettre au service des machineries. Les solidarités affectives se délitent alors au profit des collaborations prescrites par les systèmes.

Nécessaire fierté

Ainsi, il ne suffit pas d’augmenter le pouvoir d’achat, d’assouplir les procédures ou de rendre les activités plus légères ou plus inclusives. Il faut d’abord restituer à chacun des raisons de reconnaître sa dignité dans son travail. Car privé de la fierté de contribuer au monde commun, il peut accomplir des tâches, mais il ne travaille pas.

On mesure en retour la portée politique de la fierté revendiquée. Les mouvements d’émancipation des minorités l’ont bien compris : ils ont retourné la honte qui leur était imposée en expression joyeuse de leur dignité. Le monde du travail, et, sans doute, le monde occidental tout entier, sont appelés à emprunter le même chemin : assumer avec fierté ce qu’ils ont bâti, seule manière de reconnaître les excès et les erreurs, sans hypocrisie ni dolorisme.