Le capitalisme est devenu hors sol, gouverné par la finance et obsédé par le court terme. Voici l’intégralité de cet interview de Pierre-Yves Gomez par Famille chrétienne (03/02/2020) :

« Comprendre la crise qui vient », dit le sous-titre de votre livre. Qu’est-ce qui vous fait dire que la crise va venir ?

Tout système connaît ses limites. La forme actuelle du capitalisme est très consommatrice d’énergies, tant humaines que naturelles. Que la crise future soit définitive ou qu’elle soit une étape provisoire, je ne tranche pas. Mon livre n’est pas un livre d’économie au sens étroit du terme, mais de philosophie de l’économie. J’essaie de répondre à la question : à quoi croyons-nous quand nous agissons dans le monde économique ? Qu’est-ce que l’esprit de ce monde ? J’expose donc le récit que le capitalisme actuel, que j’appelle « spéculatif », fait de lui-même. Récit auquel nous adhérons bien souvent, par complaisance ou par ignorance. Ce récit nous est donc tellement présent que nous n’y faisons plus attention.

En quoi le nouveau capitalisme est-il « spéculatif » ?

Sa particularité est de se fonder sur la spéculation. Il parie sur un avenir si extraordinaire qu’il « changera le monde ». L’économie qu’il propose anticipe des ressources qui n’existent pas, mais dont on pense que l’avenir nous les fournira. Elle parie sur une croissance de la valeur des patrimoines telle qu’elle effacera les dettes nécessaires pour les constituer. À l’exemple de celui qui achète une maison en espérant que sa valeur va tellement monter que sa lourde dette actuelle deviendra automatiquement supportable. D’où des dettes gigantesques, à la fois privées et publiques, qui surplombent nos économies. Mais on se convainc que l’avenir va être tellement spectaculaire qu’il les effacera : les profits vont être formidables, la croissance des capitaux comme celle des biens immobiliers va se poursuivre indéfiniment, une nouvelle économie va remplacer l’ancienne, l’homme va être augmenté, on va coloniser la Lune et même Mars qui nous fourniront de nouvelles sources d’énergie, etc. ! Ce récit est une fiction, bien entendu, mais une fiction qui fait investir, innover, produire…

Le capitalisme n’a-t-il pas toujours fonctionné ainsi ?

Non, il a connu des moments fortement spéculatifs, en 1929 par exemple, moments corrigés ensuite par des crises. Après quoi on revenait aux limites de la production réelle. Nous n’avons jamais eu un capitalisme dont la croissance se fonde durablement sur la spéculation, comme c’est le cas depuis 1975.

Mais l’innovation ne permet-elle pas un certain progrès ?

Oui, bien sûr, et il faut accueillir cela aussi. Mais l’innovation ne pourra pas effacer les dettes par enchantement. Le capitalisme spéculatif est très consommateur non seulement de capitaux, mais également de ressources naturelles. Les réseaux informatiques sont très voraces en énergie. L’innovation participe donc, elle aussi, à l’endettement financier, écologique et social à l’égard des générations futures. Elle organise la fuite en avant.

Pour vous, tout commence par la loi Erisa, en 1974 aux États-Unis, qui a obligé les caisses de retraite à diversifier leurs placements.

C’est un point de départ commode, en effet. Avec cette loi, les milliards de dollars de l’épargne des ménages américains ont été placés sur le marché boursier, qui concerne à peine 10 000 entreprises cotées dans le monde. Une simple loi, très technique et neutre en apparence, a déclenché un mouvement spéculatif sans précédent. Les financiers ont pris une place prépondérante dans les entreprises, parce qu’ils déterminent l’allocation des ressources. D’où la financiarisation des entreprises, des organisations, des administrations, et même… des familles : tout est évalué, noté, classé, comparé. La digitalisation, après la crise de 2008, a constitué un nouveau relais de croyance nécessaire pour relancer la spéculation. Le numérique a imposé un monde de volatilité, de fluidité, de nomadisme.

Mais n’est-ce pas les idées qui mènent le monde, plus que la technique ? Les idées de laisser-faire, de concurrence tous azimuts, d’individu roi règnent aujourd’hui…

Ces idées comptent, mais ce ne sont pas elles qui ont forgé le capitalisme spéculatif. Ce sont les conditions matérielles, c’est-à-dire notre façon de produire et de consommer qui nous conduisent à penser selon l’esprit spéculatif. Par exemple, quand les entreprises ont multiplié les indicateurs pour évaluer leurs salariés, ou la qualité des produits, les comportements se sont adaptés de manière à se repérer par rapport à de tels indicateurs. Ceux-ci ont envahi la société et ont désormais tout soumis à un classement, depuis les hôpitaux jusqu’aux villes où il fait bon vivre, aux livres ou aux voyages. Que les théoriciens nous disent que la concurrence généralisée est efficace, ce n’est qu’un moyen de rationaliser après coup des comportements économiques qui se sont mis en place avant eux. Les idées qui s’imposent sont celles qui traduisent le monde matériel dans lequel nous vivons et qui lui donnent une certaine rationalité. Prenez le déclin de l’idée de famille « traditionnelle » : il fait écho à notre consommation fluide, individualiste et infidèle. Il n’est pas étonnant que les principes chrétiens soient inaudibles, car à l’opposé des réalités économiques dans lesquelles vivent nos contemporains, puisqu’ils suggèrent la transmission, la durée, la fidélité, la stabilité.

Mais, confiance : l’esprit du monde fonctionne parce qu’il repose sur une croyance indispensable en un avenir miraculeux. Or, la croyance n’est pas la foi. La foi autorise le doute, c’est un doute surmonté, un engagement ferme devant le doute possible. « Où le doute n’est pas possible, la foi n’est pas possible », dit le cardinal Charles Journet. La croyance, au contraire, et en particulier la croyance économique, interdit le doute.

Vous donnez la parole dans votre livre à des personnes qui reprennent la direction de leur vie.

Au-delà du récit économique, il y a la réalité que vivent les gens et la manière dont ils en parlent. Le grand récit néolibéral, spéculatif, nous environne et nous envahit. Mais, de temps en temps, on s’en extrait et on prend la parole. Une parole d’autorité, qui s’oppose au récit. Pourquoi dit-on que Jésus parlait « avec autorité » ? Parce qu’Il était l’auteur de ce qu’Il disait, Il ne répétait pas, comme les scribes, le récit auquel il fallait croire. Les personnes auxquelles je laisse la parole, à la fin du livre, parlent de leur vie.

Dans mon expérience, si les entreprises fonctionnent c’est parce qu’elles ne suivent pas complètement l’esprit spéculatif du monde. Car si elles le suivaient, elles feraient faillite. Dans la vraie vie, on a affaire à de nombreux braves gens qui veulent faire le bien à leur échelle, qui s’entraident, qui sont fidèles, qui ont une vie stable. Tout en valorisant d’autres comportements, le système économique fonctionne grâce à ces braves gens, et pas comme le racontent les économistes ! C’est bien là que se trouvent la vraie « solution » et la source d’espérance : nous ancrer dans la réalité.

 

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