Note : Voici la première chronique d’une série que je développe sur LinkedIn pour réfléchir avec vous sur une économie plus raisonnable.

Avec ou sans masques, les fatalistes sont de retour. Ils annoncent que, finalement, pas grand-chose ne pourra changer à l’issue de la crise sanitaire : il faudra relancer la grande machine économique ; seule comptera la survie des entreprises ; la consommation retrouvera sa voracité ; le commerce mondial reprendra ses droits ; les marchés financiers regagneront leur niveau de naguère. Fermons donc la parenthèse, il n’y a rien de mieux à espérer pour nos sociétés qu’un retour « à la normale ».

Tous les fatalistes partagent une croyance profonde : l’économie obéit à des déterminations qui nous dépassent et elles emportent, quoi qu’on fasse, nos désirs, notre raison et nos bonnes volontés. Le fataliste intégriste est persuadé qu’il existe une grande « machine » économique sur laquelle nous ne pouvons pas agir sans détraquer ses lois et sa logique. Que la machine se détraque toute seule et qu’il ait fallu la réparer régulièrement ne lui vient pas à l’esprit tant il est convaincu que cette machine obéit à un ordre supérieur auquel nous devons nous soumettre pour être florissants. Il faudra donc à tout prix la faire « repartir», selon l’expression rituelle.

Moins crédule, le fataliste désolé concède que la crise pourrait laisser envisager de nouvelles manières de produire ou de consommer et que l’environnement ou la justice sociale appellent à des transformations. Il accorde que nous devrions changer de modes de vie et que nous avons raison de l’espérer. Mais, hélas, poursuit-il, cela n’est pas possible aujourd’hui si on veut éviter le chômage, les faillites et la pauvreté générale. La crise économique nous menace et cette crainte suffit à modérer les ardeurs.  Les affaires doivent reprendre et (même si c’est fort désolant) l’urgence sera de remettre « en état de marche » la machine économique telle qu’elle existait et de repousser les changements si désirables mais si inappropriés du fait de ce contexte.

Dans leur procession, se glisse une troisième espèce de fatalistes : les désespérés. Ceux-là considèrent que la « machine » est franchement désastreuse : elle détruit l’être humain, la société, la nature, elle épuise les ressources, elle réchauffe le climat, elle éteint les espèces. Mais (et c’est là qu’on retrouve leur fatalisme), ce capitalisme exécrable est encore une « machine », aveugle, puissante, déterminée. Rien ne peut vraiment l’arrêter et il est vain de croire qu’elle se transformera (comment une « machine » peut-elle se transformer d’elle-même, en effet ?). Il n’y a donc pas d’autre issue pour abattre le « système » qu’une révolution, qu’elle soit politique ou spirituelle. En quoi tout serait-il changé, on ne le dit pas, car la force du désespoir c’est de poser une alternative sans rémission : soit on change tout, soit on continue exactement comme avant. Comme la révolution est incertaine et qu’un effondrement aurait quelques inconvénients, il y a de grandes chances que cela reparte comme avant. Telle est la conclusion mélancolique du fataliste désespéré : cette satanée machine va redémarrer comme si de rien n’était et il faudra reprendre contre elle des diatribes sans effets.

Quelle que soit son obédience, le fataliste est persuadé d’être du côté de la clairvoyance. Parce que la « grande machine » économique est, pour lui, un fait objectif, il considère qu’il n’y a pas d’alternative et que tout va revenir « à la normale », qu’on s’en réjouisse, qu’on le déplore un peu, ou qu’on s’en afflige franchement. Le fataliste prétend être un réaliste.

C’est pourtant un ennemi de la réalité. Je dis bien de la réalité et non des rêves de changement et des passions transformatrices. Le fatalisme est un trouble de l’esprit qui nous empêche de reconnaître la société telle qu’elle est et l’économie telle qu’elle fonctionne vraiment. Car il n’est aucunement réaliste de croire en une grande machine économique qui tournerait comme par elle-même, mue par des mécanismes globaux qui échapperaient aux calculs, aux attentes, aux espérances et aux intentions des êtres humains de chair et d’os. Cette grande machinerie est un mythe, elle n’a jamais existé que dans la tête de ceux qui y croient.

Comme la société, l’économie est composée de multiples activités, acteurs, comportements, initiatives, projets, marchés, échanges et dons, stratégies et hasards, arrangements, entreprises de tailles différentes, associations et administrations, travailleurs aux compétences diverses, particuliers aux aspirations contradictoires… Le fatalisme réduit cette complexité a un simple et grand système autonome mû par des lois implacables. Et il nous invite à nous plier aux exigences de cette mythique « machine », en partageant sa conviction. Si bien que nous finissons par abdiquer notre raison au nom d’une « rationalité économique » qui est peu raisonnable.

Les fatalistes sont de piètres inspirateurs. Certes, leur annonce d’un retour à la « normale » apaise nos inquiétudes et nos hésitations, et c’est leur force. Mais de quelle « normale » parle-t-on ? Avant l’irruption du Covid-19, le monde était déjà en pleine mutation. Les initiatives écologiques, la prise en compte de l’évolution et de la qualité du travail, la mise en œuvre de circuits courts, les formes alternatives de financement, les résolutions sur la raison d’être des entreprises, les nouvelles modalités de consommation ou le mouvement de relocalisation industrielle n’ont pas attendu la pandémie pour être expérimentés ici et là. On pourrait comptabiliser les milliers de projets déjà réalisés dans ce sens, suffisamment nombreux pour stimuler une mutation de fond.

Ce que les fatalistes de tous poils nous cachent derrière leur dévotion à la « grande machine » économique incontestable, c’est la diversité vivante et féconde de l’économie réelle. C’est en cela que se sont de faux réalistes.

Ne leur en déplaise, nous sommes placées d’ores et déjà devant un vrai choix : ou bien orienter l’économie à partir des initiatives déjà engagées pour promouvoir une économie plus raisonnable; ou bien, les ignorer au profit d’un retour à l’hypercompétition spéculative. Le retour à la « normale » prendra donc la forme de ce que nous considérons comme devant être « normal ».

Finalement, savoir si l’économie va vraiment changer après la crise sanitaire n’a pas de sens. L’économie est en train de changer depuis des années, et, sans doute, de manière irréversible du fait de l’épuisement des ressources humaines et naturelles. La seule question du jour est de savoir si nous allons profiter de la récession économique pour retarder ou accélérer cette transformation.

Ou bien s’il faut attendre les Barbares… (A suivre…)