Une question pleine de (bon) sens
L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer Dieu ? Aussi étrange qu’elle paraisse, cette question nourrit désormais certains débats entre philosophes et technophiles. La vitesse et la puissance de traitement de l’information qu’offre cette technologie sont telles qu’elles semblent rassembler d’innombrables sources et références, autrefois dispersées dans une multitude de langues et de cultures.
L’IA se présente alors comme une nouvelle tour de Babel, rassemblant l’humanité pour réaliser enfin une forme de connaissance absolue et totale — celle que l’on attribuait jadis à Dieu seul.
Le mirage de la connaissance totale
Une telle espérance relève pourtant davantage de la métaphore que d’une perspective véritablement réaliste. Dans les faits, l’exploitation même ultra-rapide des données restera toujours dépendante de trois limites : le coût économique et écologique du traitement, la qualité variable des informations disponibles, et surtout le sens qu’on leur donne.
Car un sens ne surgit pas spontanément du chaos formé par un amas, même gigantesque, d’informations. Au contraire, c’est toujours un projet préalable qui permet de distinguer, dans la masse des données, ce qui est pertinent, utile et digne d’intérêt.
Pourquoi Babel ?
Prenons un exemple simple souvent évoqué : on se réjouit de pouvoir mobiliser de puissantes intelligences artificielles pour analyser des milliards de données médicales, afin de dégager des causes aujourd’hui inconnues à des pathologies. Mais pourquoi est-ce important sinon parce qu’on cherche à soigner des maladies. Le traitement de corrélations à très grande vitesse permet alors d’obtenir, dans un délai inaccessible à l’être humain, des résultats précieux qui font avancer la science.
Mais le sens de ces calculs ne vient pas de la machine elle-même. Il est défini par le projet de recherche médicale qui les oriente, et au-delà, par l’humanisme qui l’inspire. Sans ce projet, que vaudrait la puissance de calcul ? Et à quoi bon l’utiliser ? Imaginer que des machines dégagent toutes seules des solutions à des problèmes que personne ne pose, c’est comme imaginer qu’elles composent des musiques que personne n’écouterait. Un enfant de cinq ans poserait la question : quel intérêt ?
Autrement dit, si l’IA construit une nouvelle tour de Babel, elle le fait toujours en vue d’un dessein initial dont l’être humain demeure responsable – avec, peut-être, les mêmes illusions de toute-puissance technologique que celles déjà dénoncées il y a trois mille ans, dans le mythe biblique. C’est là le vrai sujet.
Renverser la question
Revenons donc à la question initiale : l’IA va-t-elle remplacer Dieu ?
La réponse dépend évidemment de ce que l’on entend par Dieu. Si l’on réduit Dieu à un immense algorithme associé à une base de données universelle capable de traiter rationnellement des milliers d’information (même d’une manière qui nous échappe souvent) alors l’intelligence artificielle peut, sinon le remplacer, du moins en approcher l’idée. Remarquons que si on imagine Dieu comme un gros camion capable de transporter monts et merveilles, un très gros camion fabriqué par les hommes pourrait aussi bien le remplacer… Ainsi en est-il dès lors que l’on crée Dieu à l’image de l’homme.
Mais si l’on saisit Dieu comme un être vivant, créateur de l’univers, échappant à ce que l’on peut imaginer mais dont l’esprit amoureux rend possible une expérience de relation vécue, alors l’intelligence artificielle retrouve sa juste place : celle d’une technologie très utile, souvent impressionnante, mais ridiculement pauvre. Une (grosse) machine parmi d’autres.
Le raisonnement vaut également pour l’intelligence humaine. Elle ne serait véritablement défiée par l’IA que si on la réduisait, elle aussi, à n’être qu’une suite de calculs et de raisonnements logiques.
Or une telle réduction exclut, dès le départ, tout ce qui fait pourtant l’épaisseur de l’expérience cognitive : la vie vécue, les relations, les émotions, les espérances, les intuitions… Or ce sont elles aussi qui produisent des connaissances, des savoirs, des interprétations et finalement des projets.
Une question qui nous oblige à être plus intelligents
Si l’on considère notre monde visible et invisible comme un gigantesque ordinateur traitant d’innombrables informations, alors il devient presque logique d’imaginer que des ordinateurs plus puissants puissent un jour remplacer à la fois Dieu et l’humanité.
C’est que la réponse est déjà contenue dans le préjugé de départ.
Il faut donc reconnaître une grande vertu aux débats sur les limites de l’intelligence artificielle : ils nous obligent à revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à préciser ce que nous appelons Dieu, et ce que nous appelons être humain – ne serait-ce que pour ne pas nous laisser comparer à des machines et à des circuits imprimés.
Et cela constitue déjà, en soi, un progrès de notre intelligence.