Nous vivons une révolution technologique comme l’histoire en connaît peu, une transformation qui ne modifie pas seulement nos outils, mais notre manière d’habiter le monde : nous sommes entrés dans l’ère numérique. Depuis quatre décennies, d’innombrables informations ont été progressivement converties en données numérisées, capables d’être enregistrées, stockées, extraites et transmises presqu’instantanément.
L’intelligence artificielle est le dernier développement de cette révolution. Elle n’en est pas l’origine, mais l’aboutissement provisoire, poussant à l’extrême l’industrialisation massive du traitement de l’information. Textes, images ou sons : tout ce qui peut être codé peut désormais être aussi combiné, décortiqué, comparé et traité par les algorithmes. L’intelligence artificielle n’est donc pas une pensée mystérieuse surgie des machines. Elle est l’organisation, à l’échelle de la totalité des sociétés, du traitement ultra rapide d’une gigantesque quantité d’informations numérisées. Sa puissance vient de sa capacité à mettre en relation des milliards de données, à repérer des régularités, à établir des comparaisons et à produire des réponses donnant l’impression d’une intelligence.
Une révolution technologique n’est jamais seulement technique : elle redéfinit aussi les conditions de la vie commune, la façon de s’organiser et d’entrer en relation, de traiter les problèmes et de prendre des décisions, d’extraire de la valeur par le travail humain. Cela est particulièrement vrai pour le numérique, et plus encore pour l’intelligence artificielle, parce que l’on touche à l’information, matière première indispensable pour produire, apprendre, échanger, travailler, décider, communiquer, mais aussi chercher la vérité, c’est-à-dire finalement pour bâtir la cité que nous habitons ensemble. La révolution numérique ne change pas seulement ce que nous faisons. Elle change nos relations avec le monde, les autres et nous-mêmes.
Face à un tel bouleversement, il fallait une encyclique. Léon XIV signe le 15 mai 2026, Magnifica humanitas, 135 ans jour pour jour après la publication de la première encyclique sociale des temps modernes, Rerum Novarum.
La filiation est clairement revendiquée. En 1891, Léon XIII avait compris que la mécanisation, l’usine, le salariat de masse, la puissance du capital et des aliénations sociales inédites formaient l‘architecture d’un monde nouveau. Face à cette révolution industrielle, il fallait actualiser l’enseignement social chrétien pour offrir à qui devait agir dans ce monde nouveau, un discernement global sur la société.
Aujourd’hui, la révolution numérique redéfinit la manière d’utiliser l’information. Elle touche donc à la ressource essentielle à tout échange social et produit à son tour des aliénations collectives et individuelles. Cela nécessite de rappeler les acquis de la doctrine sociale de l’Eglise en ce XXIème siècle et de les proposer en réponse à la question anthropologique qui est la clé de lecture de l’encyclique : qu’advient-il de l’être humain dans la cité numérique qu’il est en train de bâtir ?
Pour Léon XIV, cette question ne reçoit sa pleine lumière qu’à partir du Christ, car la magnifique humanité n’est pas seulement la dignité naturelle de l’être humain mais l’humanité créée à l’image de Dieu et révélée dans sa plénitude par un Dieu qui s’est lui-même fait homme.
Léon XIV associe cette alternative à deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (Livre de la Genèse chapitre 11) et la reconstruction de Jérusalem au temps de Néhémie (début du livre de Néhémie). La première consiste à partir de la technologie, pour mesurer ce qu’elle apporte à l’homme, les avantages qu’elle procure et les risques qu’elle engendre. C’est ce que le pape appelle le syndrome de Babel : s’ébahir de la hauteur de la tour qu’on élève sans voir sa fragilité ni les misères de ceux qui la construisent. La seconde consiste à partir de l’homme, et à se demander ce que la technologie révèle de son humanité : c’est la voie de Néhémie qui permet de bâtir la cité avec et pour tous ses habitants, Dieu étant au cœur de leurs relations. Dans un cas, la performance technologique est la mesure assumée de la cité qui émerge. Dans l’autre, les êtres humains demeurent responsables de la cité qu’ils bâtissent et dont ils sont tous bénéficiaires.
Cette seconde voie n’est pas seulement une méthode de jugement ; elle est une manière de construire la cité commune sans rêver d’une ville idéale ou refuser les outils de notre temps. Cela signifie organiser un chantier commun où chacun reçoit sa part de responsabilité : gouvernants, chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, éducateurs, familles, communautés religieuses, corps intermédiaires. À l’inverse de Babel, qui concentre la puissance dans une œuvre orgueilleuse et uniforme, dominée par quelques puissantes compagnies, la cité nouvelle de Néhémie se relève par la coopération patiente de ceux qui savent qu’elle n’est humaine que si chacun peut y prendre part. L’encyclique ne se contente donc pas de dénoncer une tour numérique ; elle appelle à reconstruire les places de la vie commune.
Pour cela, plus nous avançons dans l’ère numérique, plus il nous faut distinguer entre le traitement de l’information et l’intelligence au sens plein, qui est celle de l’homme, afin d’éviter des amalgames dévastateurs. La tentation menace, en effet, de juger le monde numérique et en particulier l’intelligence artificielle à partir de ses performances étourdissantes. Il faut bien sûr évaluer ses effets y compris positifs sur le travail, l’éducation, la santé, l’information ou la sécurité. Mais ce point de vue reste second. Si l’on commence par être fasciné par la machine, on finit par mesurer l’être humain à partir d’elle et par ne plus se demander qu’une chose : dans quels domaines l’intelligence humaine reste-t-elle plus performante qu’un ordinateur ? De glissement en glissement, on réduit l’être humain à une machine nécessairement moins efficace que les autres machines puisqu’il les a justement inventées pour suppléer à ses limites. L’orgueil de Babel dénigre ainsi ses propres bâtisseurs. Il existe, un glissement comparable bien que symétrique, qui consiste à se complaire dans l’effroi. De l’ère numérique, on ne voit plus que les risques. On s’installe dans la dénonciation de la catastrophe imminente, comme si la lucidité consistait à ne percevoir que des menaces. Or cette peur surestime encore la machine numérique et sa puissance, cette fois vue comme maléfique. C’est pourquoi la fascination et l’effroi sont les deux faces d’une même idolâtrie : dans les deux cas, on donne trop d’importance à la machine et trop peu à l’homme.
En croyant bâtir une tour de Babel numérique, l’être humain démissionne, en fait, de ses responsabilités à l’égard de ce qu’il construit. Il est déshumanisé, non parce que le système numérique deviendrait spontanément plus « humain » à sa place, comme le voudraient les transhumanistes ; mais parce que l’humain se satisferait d’être moins humain en abdiquant sa dignité d’être responsable de la création dont il a la charge. Le risque n’est donc pas que la machine numérique fasse beaucoup de choses pour nous, mais de nous habituer à la voir traiter tellement d’information à notre place et pour notre confort, que nous lui abandonnions jusqu’à notre capacité de reconnaître la vérité et de juger le travail que nous produisons. Nous consentons alors à lui céder ce qui ne peut appartenir qu’à l’être humain : le discernement, le pouvoir de décider, la responsabilité morale, l’âme singulière.
Une telle déresponsabilisation prend des formes subtiles : lorsque la réalité est remplacée par sa simulation ; puis lorsque l’être humain devient une donnée, un profil, une probabilité, une cible exploitable, un espace d’attention disponible ; puis lorsque des décisions sociales, économiques, médicales ou sécuritaires sont confiées à des systèmes dont l’autorité insaisissable est indiscutée ; enfin lorsque l’on s’abrite derrière l’efficacité du système numérique pour ne plus répondre des choix de société qui restent les nôtres.
La question militaire en donne une illustration d’une gravité particulière. L’intelligence artificielle prolonge un vieux rêve stratégique : vaincre avec le moins de pertes pour soi en déléguant à des systèmes autonomes l’identification et la destruction des cibles. Cela, l’intelligence artificielle le permet désormais. Plus l’agresseur devient ainsi pure technique, plus l’agressé est confronté à un ennemi sans visage. La mise à mort est moralement abstraite et proprement déshumanisée. Lorsque la technique déresponsabilise le choix humain ultime, celui de tuer, elle n’en atténue pas le tragique : elle l’aggrave.
Le grand danger qui nous menace, à l’ère numérique, n’est donc pas la machine, mais l’idolâtrie du système technologique qui conduit à l’aveuglement et à la déresponsabilisation quant à l’usage des machines numériques. Un système de traitement de données ne remplacera l’humanité que si l’homme renonce à exercer le gouvernement sage de ses propres puissances. C’est-à-dire si l’homme renonce à être homme.
Pour éviter cette démission, Léon XIV ne propose pas seulement une vigilance morale générale. Il reprend les grands principes de la doctrine sociale de l’Église et les applique à la cité numérique. Le bien commun demande que les technologies servent réellement la vie de tous, et non la puissance de quelques-uns. La destination universelle des biens oblige à considérer les données, les algorithmes, les plateformes et les infrastructures numériques comme des réalités qui ne peuvent être abandonnées à de nouveaux monopoles. La subsidiarité exige que les personnes, les familles, les écoles, les communautés locales et les corps intermédiaires ne soient pas réduits à subir des décisions prises ailleurs. La solidarité rappelle que les plus fragiles ne doivent pas payer le prix de l’innovation. La justice sociale impose enfin que l’intelligence artificielle soit évaluée dès sa conception, et non seulement après coup, à partir de ceux qu’elle pourrait exclure, surveiller, punir ou rendre invisibles.
L’encyclique ne demande pas d’admirer moins les prouesses du monde numérique. Elle demande d’admirer davantage ce que la personne humaine porte d’inimitable. Elle cherche à rendre au progrès technique sa juste mesure : le bien de la personne, le bien commun, la responsabilité envers les plus fragiles, la sagesse qui dépasse le calcul, la subsidiarité qui permet la participation la plus large.
Cette juste mesure prend, dans l’encyclique, trois formes concrètes. Il faut d’abord préserver la vérité comme bien commun, car une société saturée d’informations perd le sens du réel partagé. Il faut ensuite défendre la dignité du travail, non seulement contre le chômage ou la précarité, mais contre tout système qui adapte l’homme au rythme des flux de traitement numériques au lieu de mettre ceux-ci au service du travail humain. Il faut enfin protéger la liberté contre les dépendances, la marchandisation des données, la surveillance et les nouvelles formes de contrôle permises par le numérique. À travers ces trois exigences de vérité, de travail et de liberté, se dessine la finalité positive du texte : non pas seulement contenir les risques liés à l’ère numérique, mais bâtir, en elle, une civilisation de l’amour, c’est-à-dire une société où la puissance technique demeure ordonnée à la justice, à la paix et au soin des plus fragiles.
Car l’homme, bâtisseur de cette cité numérique qui est le grand chantier de notre époque, est davantage qu’un producteur d’informations, qu’un centre de profit ou qu’un agent d’efficacité. Il est une personne, une vocation, une liberté appelée à la vérité et à l’amour, et, par là même, à la construction d’une civilisation de l’amour. C’est à cette hauteur, plus élevée que toutes les tours de Babel, que l’encyclique nous soulève en prenant appui sur les acquis de l’enseignement social chrétien.
L’encyclique mérite donc d’être lue comme une invitation enthousiaste à renouer avec une sagesse séculaire et une méditation profonde sur l’éclatante singularité de tout être humain, à l’heure où ses propres inventions l’obligent à répondre de manière nouvelle aux questions portant sur la vérité, sur la responsabilité et sur la dignité. Le monde numérique peut fasciner ou inquiéter, il transforme nos sociétés. Mais pas sans nous. Son effet le plus salutaire sera de nous contraindre à réaffirmer que l’homme n’est jamais plus grand que lorsqu’il refuse d’adorer l’œuvre de ses mains pour reconnaître le magnifique éclat de Dieu dont il est l’écrin.
Pierre-Yves Gomez
(Texte de la préface à l’encyclique aux Ed. de l’Emmanuel)