Au long du XXᵉ siècle, la grève fut l’arme décisive des dominés contre les dominants. En interrompant le travail, elle paralysait les processus de production qui, avec le capitalisme industriel, s’étaient confondus avec la société tout entière. Les travailleurs retrouvaient à la fois pouvoir et dignité politique, en révélant, par la suspension volontaire de leur activité, à quel point ils étaient indispensables au fonctionnement de la société.

La force de l’union, arme des dominés

En exaltant la puissance des impuissants, la grève transformait la faiblesse individuelle en force coalisée. Elle avait ainsi une dimension à la fois politique et morale, moins par ses revendications précises que par la mobilisation du collectif qu’elle manifestait. C’est pourquoi la grève générale, blocage total de la société, occupa une grande place dans l’imaginaire des luttes du XXᵉ siècle. Elle fut théorisée par Fernand Pelloutier et Aristide Briand au tournant du siècle (De la révolution par la grève générale, 1892). La CGT adopta le concept au congrès de Montpellier en 1902 et le plaça au cœur de son combat révolutionnaire en 1906 dans la Charte d’Amiens. L’essayiste Georges Sorel fut le théoricien de ce « mythe mobilisateur », y voyant « la bataille napoléonienne qui écrase définitivement l’adversaire » (Réflexions sur la violence, 1908).

La grève arme de négociation

Après la Deuxième Guerre mondiale, le mythe s’essouffle mais la grève s’impose comme arme de combat syndical. Car, jusqu’à la fin des Trente Glorieuses et du consensus fordien, la société reposait sur un triangle à trois pôles : le pouvoir économique des entrepreneurs, capables de donner ou de retirer du travail ; le pouvoir social des syndicats, pouvant l’interrompre par la grève ; enfin, l’arbitrage politique de l’État, chargé de réguler ce rapport de force par le droit du travail. Entre 1936 et 1970, cet équilibre se traduisit par une montée spectaculaire des grèves : de 1 à 7 millions de journées perdues chaque année en France. La tendance est identique dans tous les pays occidentaux, avec une différence dans les pays où la négociation.

Le basculement des années 1980

Mais à partir des années 1980, l’émergence du capitalisme spéculatif a commencé à défaire le consensus fordien et son fameux triangle Entreprise-Syndicats-État. Un nouveau consensus s’est forgé, fondé sur la primauté accordée aux intérêts de l’individu sur ceux du collectif, y compris (et peut-être d’abord) dans la sphère du travail.

De plus en plus, salaires, primes et promotions se discutent au niveau de chaque collaborateur, selon ses talents, ses compétences ou sa capacité à se vendre. Les moins favorisés pour négocier des avantages s’appuient sur les ressources collectives offertes par le droit du travail. Les syndicats perdent de leur influence, le taux de syndicalisation passe de 20% à 10% en 50 ans. Sans surprise, le recours à la grève collective est tombé à moins de 100 000 journées par an en 2022, soit 70 fois moins qu’au tournant des années 1970. Quant à la grève générale, aucun appel en ce sens n’a retenti depuis un demi-siècle.

La grève invisible

Cela ne signifie pas pour autant que la grève ait disparu comme cessation volontaire du travail. Elle aussi a été retraduite dans des formes individualisées : retrait silencieux, affichage d’ennui, zèle excessif ou au contraire relâchement volontaire, absentéisme répété, démission soudaine. Ce que j’ai appelé la « grève individuelle » dans L’Esprit malin du capitalisme (2019). Une sorte de grève invisible dont l’objectif est moins de paralyser que de perturber les processus de production collective, stratégie particulièrement efficace quand ces processus sont devenus très fragiles du fait de la recherche systématique de productivité et la contrainte sur les effectifs qui s’en suit.

Parmi les actions possibles, l’arrêt maladie illustre parfaitement l’individualisation de la revendication sociale. Qu’il soit motivé par la fatigue physique ou  la souffrance psychique, il traduit, comme toute forme de grève, le droit de suspendre son activité en réponse à la pression ou l’exploitation ressentie par le travailleur. Il est d’ailleurs intéressant de constater que l’expression courante : « se mettre en arrêt maladie » fait écho à « se mettre en grève », en donnant un rôle actif au bénéficiaire du droit.

Mais cette cessation d’activité est décidée et monnayée individuellement, révélant en creux une culture politique qui délaisse la revendication solidaire au profit de l’arrangement privé. Dans la logique du consensus spéculatif, cette solution est rendue possible par la mutualisation du coût et sa prise en charge par la collectivité : entre 1970 et 2022, le nombre de journées indemnisées par les caisses d’assurance maladie est passé de 100 à 325 millions par an.

Le 10 septembre et après ?

À la lumière de ces évolutions, la mobilisation réelle des salariés comme réponse aux appels à « tout bloquer » en ce début d’automne aura une portée plus large qu’il n’y paraît. Elle dira si la grève collective n’est que la relique d’un temps révolu, ou si elle exprime, fût-ce confusément, le désir d’un renouveau du consensus social fondé sur la dimension collective du travail. Si elle est le chant du cygne d’un esprit révolutionnaire violent mais moribond, ou le chant du coq d’un nouveau récit social.