Article le Monde du 06/05/2020. La transition énergétique est souvent présentée comme une opposition entre entrepreneurs et écologistes. Or, la question est plutôt de savoir si cette transition peut constituer une source de prospérité économique future, explique Pierre-Yves Gomez.

Dans l’incertitude actuelle sur la violence de la récession économique, faut-il retarder ou accélérer la transition écologique ? Une lettre de Geoffroy Roux de Bézieux à la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne, a lancé le débat. Le président du Medef demandait un moratoire de six mois pour l’application de la loi du 10 février 2020 visant à lutter contre le gaspillage et à développer l’économie circulaire, et de la loi de 2015 sur la transition énergétique pour la croissance verte.

Selon ses arguments, la chute du PIB pourrait dépasser 3 % en 2020, ce qui condamnerait nombre d’entreprises à la faillite et détruirait au moins 500 000 emplois. Pour M. Roux de Bézieux, les conditions ne sont pas remplies pour appliquer ces lois, en particulier dans certaines industries, comme l’automobile.

Quand les entreprises doivent lutter pour relancer leurs activités et parfois leurs marchés, il ne serait pas sage de les accabler de contraintes environnementales supplémentaires. Quand elles retrouveront leurs marges, elles pourront répondre aux normes d’une « croissance verte » : tel est l’avis du Medef, qui, comme tel, est respectable et discutable.

La transition énergétique a souvent été présentée, ces dernières années, comme une opposition entre réalistes et idéalistes ou entrepreneurs contre écologistes. Or cette division crée un faux débat car la question n’est pas d’opposer les contraintes économiques aux contraintes environnementales, mais de savoir si la transition énergétique et écologique peut constituer ou non une source de prospérité économique future.

Le clivage véritable se situe donc plutôt entre ceux qui croient que cette transition est un relais de prospérité, même si la prospérité passe par une adaptation des entreprises et parfois des faillites ; et ceux qui n’y croient pas et considèrent qu’il faut revenir à l’économie « comme avant », pour pouvoir répondre aux exigences environnementales dans un second temps. Dans les deux cas, il s’agit d’affronter des réalités difficiles.

Pour les partisans de la croissance verte, il n’est plus possible d’espérer financer la transition grâce à la prospérité économique globale. En période de récession, on devra compter seulement sur la création de richesses nouvelles permise par l’économie verte, quitte à accepter que la transition conduise, momentanément, à de la casse sociale.

Selon le fameux concept de « destruction créatrice », l’émergence d’une économie nouvelle passe par la destruction d’une partie des infrastructures et des emplois de l’ancienne. La crise donne l’occasion d’accélérer la transition dont les effets sociaux à court terme pourront être mis sur le compte de la récession générale.

Pour les partisans du retour à l’économie « comme avant », tel le Medef, retarder les effets des contraintes écologiques aidera toutes les entreprises – y compris, il est vrai, les « canards boiteux », c’est-à-dire celles qui ne pourront pas répondre, à terme, aux exigences « vertes » des marchés et de la production. Faisant fi de l’argument libéral contre l’interventionnisme, les dépenses publiques financeront donc des entreprises à l’avenir incertain, au lieu d’accélérer l’assainissement de l’appareil productif. Mais c’est le prix à payer pour éviter faillites et casse sociale.

Les deux options sont défendues par des entrepreneurs, des économistes et des militants « réalistes ». Désormais, l’urgence de la situation oblige à trancher entre elles et à assumer leurs conséquences de manière inédite.