La crise sanitaire se double d’un bouleversement des équilibres économiques et force les entreprises, petites ou grandes, à repenser leur organisation pour résister à la tempête. Interrogé le 23 avril 2020 par Elise Capogna du magazine Tribune de Lyon, Pierre-Yves Gomez apporte son éclairage et ses idées pour l’après-crise.

A la crise sanitaire s’ajoute une recession économique. La gouvernance des grandes entreprises est-elle adaptée pour répondre à la crise qui vient ? 

Depuis des années, on assiste déjà à une transformation lente mais inexorable de l’économie avec une exigence pour plus de responsabilité des entreprises, une meilleure prise en compte des conséquences sociétales et environnementales de la production et de la consommation. La crise sanitaire actuelle ne créera rien de neuf mais elle va accélérer ce mouvement. Les attentes de la société seront d’autant plus fortes que la crise aura manifesté notre dépendance et notre fragilité. La gouvernance des grandes entreprises commençait à s’adapter à cette évolution en introduisant les questions de responsabilité sociétale dans les préoccupations des conseils d’administration. Mais il y avait encore beaucoup de résistance au changement parce que la façon actuelle de gouverner reste très tributaire des « années folles » de la spéculation durant lesquelles tout se résumait à la performance financière. Un renouvellement des élites dirigeantes sera sans doute nécessaire pour changer de logiciel comme on dit.

 

Dans votre dernier ouvrage, vous parlez de « l’esprit malin » du capitalisme. Selon vous, il est donc exagéré de parler d’une fin annoncée de ce système économique ? Peut-il se transformer encore, et de quelle manière, à votre avis ?

Il faudrait déjà que l’on se mette d’accord sur ce qu’on appelle le capitalisme, ce qui n’est pas simple. Pour éviter ce débat disons que, depuis toujours, le système économique est en mutation du fait des innovations, des transformations culturelles et sociales permanentes. Ce que j’appelle son « esprit malin », c’est la capacité à nous faire croire, à chaque période de son histoire, qu’il y a aucun moyen de faire de l’économie en dehors de celle du moment. Qui est responsable de cette croyance collective ? Personne en particulier, mais nos ignorances, nos faiblesses, nos illusions collectives, nos petits intérêts et bien sûr, les grands systèmes de communication, les gouvernants, les économistes… tout cela mis ensemble produit le fatalisme économique : on ne peut pas faire autrement, il n’y a pas d’alternative. Et pourtant le monde change, en profondeur, l’économie mute et ce qui nous semblait rationnel et inévitable hier, nous paraît aujourd’hui absurde et dépassé. Mais c’est ainsi, l’esprit malin crée l’illusion de la bonne conscience même quand nous nous agitons dans un monde injuste, et l’illusion de la rigueur économique, même quand les marchés sont manifestement irrationnels.

 

Qu’est-ce qui peut changer dans la gouvernance actuelle des entreprises ? Vous faites une différence entre les actionnaires et les investisseurs : pouvez-vous l’expliciter ? 

Prenez un épargnant qui achète une part dans un fonds d’investissement, une SICAV, par exemple ; l’argent ainsi collecté est placé en actions et, même si l’épargnant n’en sait rien, le fonds devient actionnaire de l’entreprise dont il détient quelques titres. Or la responsabilité sociale d’un actionnaire est d’assumer la pérennité de l’entreprise. En bonne gouvernance, c’est pour cela et cela seulement qu’il a le droit d’exercer le pouvoir souverain. Mais lorsqu’on achète des actions comme un support d’investissement à très court terme, on n’assume aucune pérennité. On est un investisseur déguisé en actionnaire, avec tous les droits des actionnaires, mais pas ses devoirs. C’est ainsi qu’on a perverti la notion d’actionnariat.

 

D’un point de vue plus local et micro-économique : une ville comme Lyon peut compter sur un tissu de petites entreprises (PME notamment) très dense. La crise risque de les toucher très durement, comment pourront-elles résister ? 

D’abord, la Puissance publique doit orienter les aides et les allégements de charges en priorité vers ce type d’entreprise. Il faudra être sélectif pour cibler les plus fragiles et celles dont la disparition serait dommageable pour notre écosystème ; et il faut le faire sans faux scrupules concurrentiels, au terme d’une véritable politique industrielle locale. Ensuite, les entreprises plus grandes, plus solides peuvent contribuer à sauvegarder notre écosystème socioéconomique : d’une part en accélérant les paiements au PME pour faciliter leurs trésoreries ; d’autre part en privilégiant les fournisseurs locaux, même s’ils sont un peu plus coûteux. Un pacte local  associant la Puissance publique et les entreprises serait le bienvenu. Enfin, les consommateurs ont aussi leur rôle à jouer en ne se précipitant pas, lorsque ce sera possible, pour acheter n’importe quels produits sans tenir compte de leur provenance. C’est plus exigeant, certes, peut-être plus cher, mais il faut savoir ce que l’on veut… Tout écosystème socio-économique est fragile et chacun peut contribuer à son équilibre ou à sa disparition.

 

Votre ouvrage Le Travail invisible met au jour la transformation de notre économie et l’invisibilisation du travail humain réel. La crise actuelle a conduit les entreprises à mettre en place un télétravail généralisé et à remettre en cause certains principes de leur organisation. Pensez-vous que cela soit positif sur le long terme ou au contraire, le travail à distance risque-t-il plutôt de rendre le travail encore plus abstrait ? 

Il n’y a pas longtemps encore, certains avançaient que l’avenir du travail c’était une espèce d’uberisation de toutes les activités, chacun pouvant travailler de chez lui sur des projets collectifs. L’expérience grandeur nature que nous vivons en situation de confinement, avec pour beaucoup un travail intensif derrière des écrans, nous montre que cela n’est ni simple ni aussi libérateur qu’on le prétendait. Le télétravail n’est qu’une manière de travailler parmi d’autres. Il doit s’articuler avec les collaborations directes, de personne à personne. Les études mettent en évidence qu’au-delà de deux jours par semaine, le télétravail tend à distendre les liens de collaboration et donc à rendre, comme vous le dites, le travail plus abstrait c’est-à-dire moins socialisé par les liens que nous entretenons entre nous, qui nous permettent de nous évaluer et de former une communauté de travail. Donc, l’expérience actuelle massive du travail à distance montre que son extension est possible et souhaitable. Mais aussi qu’il faut l’utiliser avec discernement pour organiser les activités.

 

Plus globalement, qu’est-ce que l’approche que vous défendez, l’écologie humaine, peut apporter pour mieux comprendre la crise que nous traversons, en terme d’analyse mais aussi de solutions ?

Je vous en ai donné un exemple tout à l’heure quand nous avons parlé de l’aide aux PME. Selon l’écologie humaine, tout est lié, l’environnement naturel, culturel, social et économique forme un écosystème dont il faut prendre soin. Il n’y a pas d’un côté l’écologie, de l’autre l’économie : au contraire, les deux se co-définissent et se co-inventent. La manière de bien produire détermine la manière respectueuse d’agir sur l’environnement et vice versa. Tout est lié mais au centre, il y a l’être humain avec ses capacités et ses limites. C’est par les humains et avec les humains que se comprend et se pense l’écologie, c’est-à-dire l’équilibre instable mais pérenne d’une nature, d’une culture et d’une société. Pour ce qui est des solutions qu’on en peut tirer, il n’y en a aucune clé en main, mais nous invitons à les chercher toujours à partir de l’écosystème que nous voulons soutenir parce qu’il paraît bon, juste ou simplement beau.